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Mohand-Saïd Lechani (1893-1985) et André, Edmond  Picard (1895-1975)

Retour sur quinze ans de collaboration intellectuelle
Dans le domaine de la berbérologie algérienne, les années 1940-50 constituent un moment charnière avant l’accession à l’indépendance du pays.

Les études berbères nées à la fin du XIX e siècle dans le sillage de l’Ecole des lettres d’Alger, puis de la Faculté des lettres connurent un élan grâce au talent de précurseurs comme René Basset, Émile Laoust ou Auguste Mouliéras.

Même peu nombreux et vécus en concurrents, pour des raisons trop longues à détailler ici, les berbérisants algériens contribuèrent à la naissance d’un mouvement de réappropriation de l’identité amazighe en contexte colonial.
Cid Kaoui (1859-1910),  Bensedira (1845-1901) et Boulifa (1865-1931) furent les premiers lettrés à s’intéresser aux études berbères. Mohand-Saïd Lechani, leur cadet à leur suite assura la continuité de cette chaîne intellectuelle ténue jusqu’au déclenchement de la Révolution algérienne, avant que Mouloud Mammeri (1917-1989) en prenne la relève après l’indépendance.

Liés par des liens d’amitié, Boulifa et Lechani originaires des At Yiraten contribuèrent par leurs travaux à populariser leur parler natal des Irjen qui deviendra le parler de référence des études berbères touchant au domaine kabyle.

La première rencontre entre  Mohand – Saïd Lechani et André Picard date des années 1910, à l’Ecole normale des instituteurs de Bouzaréah, où ils se croisèrent sans pour autant nouer de contact en raison de la ségrégation qui régnait, alors, au sein de l’ établissement. Ce n’est qu’au moment du régime de Vichy qu’ils nouèrent une relation intellectuelle et d’amitié fructueuse en Haute-Kabylie.  André Picard y venait en compagnie de sa femme Rose à Tamazirt où il étaient hébergés, avec leur berger de Poméranie, dans l’annexe de l’école tenue par le couple Bouillet. La relation entre les deux berbérisants se solda par les contributions ci-après, publiées à La Typo-litho  avec le concours de l’Institut  d’études orientales d’Alger :
– Éléments de grammaire kabyle dans le parler des Irjen (1948);
– Textes berbères dans le parler des Irjen, 2 tomes, 1958;
– De quelques faits de stylistique berbère dans la parler des Irjen, 1960 .
Notons que les 9/10 èmes des matériaux  contenus  dans  le premier volume des “Textes berbères dans le parler des Irjen” sont de Mohand-Saïd Lechani.  “La culture, c’est dans les champs. ” Sa formule volontairement  provocatrice fait sens en faisant de son terroir natal un objet d’étude à part entière.  De par leur qualité, les textes naturalistes à prétention littéraire et ethnographique fixés par Mohand Saïd Lechani constituent à ce jour une base pour l’apprentissage du kabyle dans les Facultés et à l’Institut des langues et civilisations orientales de Paris.

Le compagnonnage intellectuel entre les deux hommes prit fin après que André Picard s’installa en France pour terminer sa carrière de professeur de berbère à La Sorbonne.

Dr Méziane Lechani
Médecin et éditeur, Paris

Pour aller plus loin :
Mohand-Saïd Lechani, “Écrits berbères en fragments “, Paris, Geuthner, 2024.
Salem Chaker, “Documents sur les précurseurs. A. S Boulifa et M. S Lechani “, ROMM, 44, 1987.
Salem Chaker, “Imazighen assa”, Alger, Koukou, rééd. 2022.
Ouahmi Ould Braham, “Sur la polémique entre deux berbérisants, Saïd Cid Kaoui et René Basset”, La boîte à documents, 27, 1993.